CCSA






Communauté chrétienne St-Albert le Grand





11e Dimanche du Temps Ordinaire 

Raymond Latour

Matthieu 9, 36-10,8.

« Saisi de compassion »

      L’amour, le précepte d’aimer son prochain, se retrouve sous une forme ou une autre dans la plupart des grandes religions. Jésus nous a laissé le grand et nouveau commandement de l’amour après l’avoir illustré d’une manière indépassable. « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés », disait-il à ses disciples avant de subir sa passion et sa mort en croix.    
L’amour ne se commande pas, mais Jésus s’adressait à notre volonté pour garder présent cet horizon du don de soi. La compassion relève de l’amour. Quand Jésus est saisi de compassion, comme c’est le cas dans l’évangile que nous venons d’entendre, ce qui affleure en lui dDeuxéclenche aussitôt une action.        
       La compassion se présente comme le moteur de l’intervention de Jésus. Elle porte un double mouvement : d’abord un regard qui capte une réalité qui n’est pas forcément explicite, puis une résolution se forme pour produire le geste en exacte correspondance avec la « vision » d’un besoin à combler.     
Dans notre évangile, Jésus a sous les yeux des « foules ». Cette vue trouve aussitôt en lui une traduction : elles étaient comme des brebis sans bergers, désemparées et abattues. Personne parmi ces foules n’appelle sa pitié. Aucun cri ne monte à ses oreilles. Le regard de Jésus intériorise spontanément toute la détresse qui s’étale devant lui. Il est « saisi » de compassion. L’expression indique bien que l’émotion ressentie s’est emparée de lui. Il n’a pas eu à lui donner son accord, son assentiment. La compassion, comme une douce violence.           
Contrairement à d’autres récits, Jésus cette fois n’entre pas directement en action. La compassion qui le saisit devient aussitôt mission confiée : la tâche est immense, et voilà qu’il en remet l’exécution à ses douze Apôtres. Ils sont envoyés comme dans le prolongement de ce mouvement de compassion de Jésus. 
Il leur demande d’aller vers ces « brebis perdues d’Israël », dans l’exacte continuité des foules qui lui paraissaient comme des brebis sans bergers. C’est comme si Jésus distribuait sa compassion à ses disciples, qu’il les en rendait participants. Puisqu’ils sont avec lui, ils partagent le même souci, le même désir d’agir pour soulager les misères.      
La compassion ne planifie pas, n’organise pas, ne calcule pas. Elle réclame impérativement une action, dans l’urgence de réparer l’humanité blessée. Elle oblige, sans obligation, et établit un lien avec des personnes et des situations jusque-là étrangères. 
Qui éprouve de la compassion devient soudainement concerné par des réalités qui ne le concernaient pas au préalable. La compassion serait cette rencontre chez l’autre d’une commune humanité, même si les conditions d’existence peuvent différer grandement.           
Ainsi, la compassion éprouvée par Jésus serait à l’origine de la mission des Douze et, par-delà, de celle de toute l’Église. En Église, nous sommes appelés à demeurer en état de compassion, partageant sur notre monde le regard du Christ.     
Un amour agissant est à notre programme : un amour et une compassion qui déterminent à la fois notre parole et notre action. C’est cette compassion reçue du Christ qui nous envoie, aujourd’hui encore, vers toute humanité blessée.    
La compassion rend intérieur ce qui était d’abord extérieur. Cette intériorisation devient appropriation, puis sortie de soi, élan vers l’autre. Pas d’Église en sortie sans compassion.  
Dans la Bible, la compassion est un sentiment qui habite Dieu, qui décrit ses entrailles de miséricorde. Dans notre vécu chrétien, elle est une participation à l’amour de Dieu. Jésus a été mis en mouvement par la compassion. Cela pourrait tout aussi bien être décrit comme l’intrusion de l’Esprit en lui. Ainsi, la compassion, émotion motrice et originelle, a très bien pu présider aussi bien à la création qu’à la recréation du monde, de l’être humain. La compassion pour la transformation du monde. 
« Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement! », nous incite Jésus. La personne immergée dans la tristesse, « désemparée et abattue », ne serait guère en situation pour venir en aide à qui que ce soit. La compassion vient réclamer de nous une force qui nous habite, parfois même à notre insu. Elle nous fait reconnaître une richesse reçue gratuitement de Dieu et dont nous ne pouvons tirer aucun mérite. Quand, comme Jésus, nous sommes « saisis » de compassion, Dieu agit en notre cœur pour que son don ne s’immobilise pas, qu’il poursuive sa course et atteigne tous ses destinataires. Compassion et gratuité : c’est l’amour à la manière de notre Dieu.