L’été s’installe avec ses repas simples, ses tables ouvertes, ses retrouvailles en famille ou entre amis. On demande volontiers : « qu’est-ce qu’on mange ? » Mais aujourd’hui, à l’écoute de la parole de Dieu, une autre question nous est posée : « de quoi avons-nous faim ? » Cette question touche le cœur même de l’existence. Elle révèle ce que nous cherchons, ce qui nous manque, et le sens que nous voulons donner à notre vie.
Dans le désert, le peuple de Dieu a dû affronter cette question de manière radicale. Il a eu faim. Et cette faim est devenue l’épreuve de sa foi et de son espérance. Elle a d’abord pris la forme d’une protestation contre Dieu, accusé d’avoir abandonné ceux qu’il avait pourtant libérés de l’esclavage d’Égypte. Puis elle est devenue supplication par la voix de Moïse. Dieu a entendu son peuple : la manne a été donnée, et l’eau a jailli du rocher. À travers cet épisode, une leçon décisive s’impose : « l’être humain ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui vient de la bouche du Seigneur ». Déjà, dans le récit de la Genèse, l’histoire humaine avait commencé par un dérèglement du désir : Adam et Ève ont voulu se nourrir de ce que Dieu leur interdisait.
Dès lors que Dieu parle à son peuple, comment chercher ailleurs sa vraie nourriture ? Comment se contenter d’un pain qui passe ? Une faim a été déposée en nos cœurs, et Dieu lui-même veut la combler.
Mais nous faisons souvent l’expérience de désirs dispersés, de recherches inabouties, de satiétés qui ne durent pas. Nos faims sont multiples, et pourtant une seule d’entre elles touche le plus profond de l’être.
En cette fête du Saint-Sacrement du Corps et du Sang du Christ, nous redécouvrons que Dieu n’a pas seulement mis en nous la faim du vrai pain : il a voulu lui-même se donner en nourriture. Son Fils est devenu pour nous nourriture de vie éternelle.
Il faut ici distinguer la soif et la faim. Toutes deux expriment des besoins essentiels de l’être humain. Toutes deux sont des appels du corps à demeurer en vie. Mais la soif porte une urgence plus immédiate. On peut survivre quelque temps au manque de nourriture; on ne peut longtemps être privé d’eau. Tant qu’elle n’est pas étanchée, la soif s’impose comme une priorité absolue. Le moindre verre d’eau prend alors une valeur inestimable.
Il en va autrement de la faim. C’est pourquoi elle éclaire mieux la question qui nous est posée aujourd’hui : « de quoi avons-nous faim ? » La faim laisse place à une attente, à une recherche, à un discernement. Souvent, nous ne savons pas clairement ce qui pourrait nous rassasier. Nous passons d’un aliment à l’autre, au propre comme au figuré. On peut avoir soif d’amour lorsqu’on se sent abandonné : cette soif demande presque aussitôt son verre d’eau. Sans amour, l’être se dessèche.
La faim d’amour relève davantage du désir. Elle demande d’être purifiée, approfondie, orientée. Elle suppose une patience, comme une certitude intérieure que l’apaisement viendra. Et cette faim nous conduit souvent vers un amour plus grand, plus beau, plus vrai. C’est à cette faim-là que répond le don du Corps et du Sang du Christ.
Dans l’Évangile, la nourriture offerte est d’abord mise en contraste avec la manne donnée jadis au désert. Celle-ci était un don de Dieu, mais un don transitoire, périssable. Le pain vivant, lui aussi, descend du ciel; mais il porte une promesse incomparable : « si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement », dit Jésus.
Ainsi, notre faim demeure, mais désormais elle n’est plus livrée à l’inquiétude. La nourriture est offerte. Ce que la manne annonçait sans pouvoir l’accomplir, le Christ le donne pleinement. En parlant de sa chair à manger et de son sang à boire, il ne promet pas seulement de soutenir la vie : il nous introduit dans la communion avec lui. « Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi en lui. » La faim atteint alors son vrai terme. Elle ne demandait que de survivre : elle reçoit la vie véritable. Elle demandait un don de Dieu : elle reçoit Dieu lui-même. Dès lors, le pain eucharistique devient le signe de son amour, de sa fidélité, de sa présence. Il nourrit en nous cette attente, la plus profonde et fait entendre aussi la faim du monde, qui cherche encore le pain véritable. Il demande : « qu’est-ce qu’on mange? », nous le relançons par cette question qui nous habite : « de quoi avons-nous faim? »