CCSA






Communauté chrétienne St-Albert le Grand





 2e Dimanche de Pâques
            

Raymond Latour 

Jn 20, 19-31

La foi… ma foi

    Thomas ne voulit pas de cette foi-là, une foi cér&te;brale, une foi qui serait celle des autres, une foi qui ne l’engagerait pas totalement. Son appétit de croire était immense, mais on ne lui ferait pas avaler n’importe quoi !               
Peut-être même avait-il le désir de toucher. Les musées et les galeries d’art en particulier véhiculent cet interdit : « Regardez mais ne touchez pas ! ». Qu’est-ce que cette tendance à vouloir toucher à une œuvre, sinon une expression d’appropriation, une volonté d’établir une relation ?
Quand Jésus était encore parmi les siens, les gens s’en approchaient, et plusieurs récits nous rapportent que les malades souhaitaient ne serait-ce que toucher à son vêtement pour obtenir la guérison. Toucher Jésus pour avoir part à la force qui émanait de lui. Le désir de toucher nous advient aussi pour nous convaincre que nous ne sommes pas dans l’illusion. De tous nos sens, le toucher serait le moins trompeur. « Pince-moi, je rêve! », dira-t-on devant une réalité incroyable, trop belle pour être vraie.               
Thomas, très réaliste, avait assumé le désenchantement que représentait la mort de Jésus en Croix. Il n’était pas du genre à être dans le déni, ce qu’il aurait pu soupçonner chez ses confrères au retour de son escapade. Car, contrairement aux autres disciples, il a eu la santé psychologique de sortir de l’enfermement. Mais pour aller où ? Avec quelle résolution ? Sans doute dépité, il est revenu à la maison aux portes toujours bien verrouillées. Il avait une liberté en attente de déploiement.         
Malgré sa vulnérabilité, Thomas se défendait de prêter foi à quelque espoir. Après sa cruelle déception, il n’allait pas se jeter dans les bras de n’importe qui. Le témoignage unanime des disciples « Nous avons vu le Seigneur! » ne l’a pas convaincu. Comment croire à la réalité de leur vision alors qu’à son retour, Thomas trouve les choses totalement inchangées : portes verrouillées, peur toujours présente. Enfermement mortifère. À sa place, n’aurions-nous pas eu une certaine inquiétude, n’aurions-nous pas davantage cru à un délire collectif qu’à un événement inédit que la raison humaine jugerait impossible ? Comment Thomas pouvait-il leur accorder quelque crédibilité  ? La foi en point d’exclamation n’a jamais eu valeur de témoignage.                 
L’enthousiasme, délirant ou non des disciples, aura au moins permis à Thomas de verbaliser un désir qu’il jugeait parfaitement déraisonnable. C’est-à-dire, en rupture avec son univers familier, en rupture avec son jugement humain. Seule la folie de la croix permet d’accéder à la folie de Dieu. Blâmera-t-on Thomas d’avoir les deux pieds sur terre ? Surtout, n’était-il pas justifié de réclamer une expérience de foi qui remporte son adhésion ? De ne pas vouloir croire par personnes interposées ?          
Très habilement, en deux tableaux parallèles, l’évangéliste Jean nous a présenté les deux faces de notre foi vécue en Église. Il a séparé ce qui, en réalité est pour nous indissociable : la foi de la communauté chrétienne dans son ensemble qui professe avec joie la Bonne Nouvelle du Christ ressuscité, et la recherche de foi d’un individu qui finit par se joindre à cette confession unanime. Il y a la foi, réalité qui porte sur une Révélation et une expérience, un témoignage, une tradition d’Église étalée sur maintenant plus de 2 000 ans.    
Il y a ma foi, celle d’une personne humaine, insérée dans une société, ici, maintenant et que la Résurrection du Christ est venue rejoindre. Rejoindre dans toutes ses dimensions. Il y a la foi de la communauté célébrée dans la communion avec toute l’Église : notre foi, que nous avons à rendre aussi crédible que possible, en osant tous les questionnements, en posant les plus hautes exigences. En menant des vies en cohérence avec le don reçu. Recherche d’authenticité jamais achevée.    
Notre communauté s’est constituée de la foi de chacun et chacune de ses membres qui en sont arrivés à la même reconnaissance du cœur que Thomas : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » Les parcours des uns et des autres sont différents, mais se valident mutuellement. La communauté, en conférant le baptême, vient authentifier l’expérience de foi de ses membres qui, en retour, enrichissent son témoignage. Les deux voix se confondent en une même louange.        
Dans son « Mon Seigneur et mon Dieu », il y a le redoublement de cet adjectif possessif qui dénote autant l’affection que l’appropriation. Toutefois, encore là, au-delà du sens littéral, la relation n’est pas fusionnelle : Thomas exprime la reconnaissance de deux identités distinctes et profondément reliées. Il n’a plus besoin de toucher. Dans la foi, distance et proximité s’abolissent. Toutes ses résistances sont vaincues, même s’il ignore le comment du pourquoi. Il croit. Il est en relation avec le Ressuscité qui a comblé son désir. Thomas est devenu croyant. Le Ressuscité l’a révélé à lui-même.      
La foi des autres, Thomas y a eu accès. Elle est aussi sa foi, maintenant. Voilà le groupe des disciples unanimes dans son témoignage. La mission confiée par le Ressuscité les attend. Les portes de la maison peuvent s’ouvrir !