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Communauté chrétienne St-Albert le Grand





 

Homélie du 29e Dimanche du Temps Ordinaire

16 octobre 2022

Martin Lavoie

Luc 18, 1-8

Dans la parabole de l’évangile de ce matin, deux personnages retiennent notre attention : d’un côté il y a un juge qui ne craint pas Dieu et qui ne semble pas très préoccupé par le sort des victimes innocentes; de l’autre côté, il y a une veuve, dont on ne sait rien si ce n’est qu’elle est convaincue qu’elle a été lésée dans ses droits et que justice doit lui être rendue. Grâce à sa ténacité et à son courage, le juge donne finalement à cette veuve ce qu’elle réclame. Nous n’avons pas à chercher bien longtemps le sens de cette parabole puisque Jésus lui-même nous le dit dès le premier verset. C’est une parabole, et je le cite : « sur la nécessité pour ses disciples de toujours prier sans se décourager. »
Une question m’est tout de suite venue à l’esprit. Qu’il faille prier, cela nous le comprenons mais pourquoi ou de quoi les disciples de Jésus ne doivent-ils pas se décourager ? Pour y répondre, il faut revenir un peu en arrière, au chapitre précédent dans lequel les Pharisiens posent à Jésus la question suivante : le Royaume de Dieu, quand donc viendra-t-il ? sous-entendu, pourquoi tarde-t-il ? Cette question est tout à fait légitime puisque ces pharisiens et tout le peuple prient avec ferveur depuis des siècles pour que le Royaume de Dieu arrive. C’est toute l’histoire de l’Ancien Testament et tout particulièrement les prophètes. C’est la dernière parole de Jean Baptiste qui, de sa prison, fait demander à Jésus : « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre? »
Pour bien comprendre cette parabole, il faut aussi regarder un peu en avant. Les premières communautés chrétiennes pour lesquelles Luc a écrit son évangile se posaient elles aussi cette question du « quand le Royaume de Dieu viendra-t-il? » Elles se demandaient si le retour du Christ aurait bientôt lieu, ou bien si elles devaient s’adapter au temps qui passe et s’accoutumer aux épreuves et aux difficultés comme la clandestinité et la persécution, sur la longue durée? Ces hommes et ces femmes pour lesquels Luc écrit son Évangile qui croient et confessent que Jésus est le Christ, qu’il est Ressuscité d’entre les morts, ce sont les enfants de la Pentecôte et ils priaient avec ferveur pour le retour du Messie : « Viens Seigneur Jésus, viens ne tarde plus ! Hâte le jour de ton retour, Fais lever sur terre la splendeur de ta Gloire. » Ce retour du Messie devait être pour ces premières communautés chrétiennes l'accomplissement définitif du Royaume de Dieu sur terre. Or, ils réalisent que rien ne se passe comme prévu ou attendu, avec comme conséquence que leur foi risque de s’effriter d’où la tentation de baisser les bras et revenir à leur vie d’avant.
C’est Bernanos qui disait : « le démon de mon cœur s’appelle ‘’À quoi bon.’’ ». Dans l’évangile de ce dimanche, après avoir exhorté ses disciples à prier sans se décourager, Jésus fait preuve d’une très grande transparence à leur égard en leur partageant son inquiétude : « Avez-vous ou aurez-vous assez de foi pour persévérer jusqu’à mon retour? Est-ce que je trouverai de la foi sur cette terre quand je reviendrai? que ce soit demain ou dans mille ans, ou plus encore? » Et ce n’est pas pour rien que, tout juste avant son arrestation, Jésus dira à Pierre : « j’ai prié pour toi, afin que ta foi ne disparaisse pas. Et toi, affermis la foi de tes frères » (Lc 22, 31-32), et tout juste après être arrivé au mont de Oliviers, Jésus dira à tous ses disciples de ‘’prier pour ne pas tomber au pouvoir de la tentation’’, celle de ne plus croire que le Royaume de Dieu va bientôt arriver et de prier pour que leur foi ne meure pas avec lui lorsqu’ils le verront cloués sur la croix.
Dans l’évangile d’aujourd’hui, nous sommes à la fin de l’évangile de Luc et Jésus marche irrémédiablement vers Jérusalem où il sera jugé et crucifié. Ses disciples vont bientôt se trouver à la croisée des chemins et Jésus ne sera plus là pour les soutenir par sa présence et sa prière. Jésus n’est pas naïf. Il sait bien que la foi est quelque chose de fragile. Qu’il s’agisse des disciples de Jésus, ou des chrétiens de l’aube de l’Église ou de nous, les vieux de la vieille, la foi n’est jamais acquise une fois pour toutes. C’est chaque jour que nous devons nous réaffirmer à nous-mêmes ce en quoi nous croyons et c’est la raison pour laquelle Jésus insiste tellement sur la prière par laquelle Dieu prend vie en nous. Prier, c’est faire acte de présence. La prière est un dialogue avec le Christ et de ce fait, il y a toujours quelqu’un en face de soi. C’est d’ailleurs peut-être cela le plus grand cadeau de la foi : croire qu’il y a toujours quelqu’un en face de nous prêt à nous écouter.
En préparant cette homélie et en réfléchissant à ma propre prière qui est parfois traversée par des périodes de doutes ou, pire encore, par des périodes où j’ai l’impression que ma prière est un dialogue de sourds, qu’il n’y a personne en face de moi, je me suis rappelé une rencontre qui a été marquante pour moi. J’étais à Ottawa et, comme cela était parfois le cas à la paroisse, une personne très âgée et malade est venue me rencontrer pour me dire qu’elle souffrait du silence de Dieu. Elle était dans une grande détresse spirituelle, un grand découragement. Elle ne pouvait plus prononcer le mot ‘’foi’’. Elle avait honte de me dire que sa foi était devenue vide de sens et elle craignait que son découragement ne vienne anéantir sa très longue vie de prière. Pour elle, le Christ avait déserté son cœur. Je l'ai écoutée pendant un très long moment. Je me sentais totalement impuissant face à elle. Je ne savais pas quoi lui dire. C’est alors que je lui ai posé cette question : « Mais qu'est-ce que vous demandez ? Quelle est votre demande à Dieu ? » Et elle m'a répondu : « Que le Christ vienne en moi. » Elle voulait retrouver son dialogue avec son Seigneur, comme Marie Madeleine le matin de Pâques. Nous sommes demeurés un moment en silence et, avant de nous quitter, je me suis rappelé ce passage du prophète Isaïe et je le lui ai lu : « Le Seigneur m’a abandonnée, mon Seigneur m’a oubliée ! » Le Seigneur lui répondit : La femme oublie-t-elle son nourrisson, oublie-t-elle de montrer sa tendresse à l’enfant de sa chair? Même si celles-là oubliaient, moi, je ne t’oublierai pas ! Voici que sur mes paumes, je t’ai gravé » (Is 49,14-16a).