Le
destin de Dieu — et de l’humanité — est entre nos
mains
On n’y va pas de main morte… Une parabole
qui ne lésine pas
ni sur les mots, ni sur les gestes, ni sur les situations. On a l’impression
d’entendre des bruits de mort… C’est dur. C’est violent,
j’ose même dire c’est aussi plein d’ouverture. On sent
fort bien, à réentendre cette parabole, que l’espérance,
pour vivre, passe par des moments difficiles. Est-il nécessaire de s’entretuer à ce
point? Est-il nécessaire que les humains désirent posséder à ce
point jusqu’à tuer l’autre? Est-il nécessaire
de vouloir tuer sa vigne à ce point, alors qu’elle avait produit,
celle-là, d’excellents raisins? Pourquoi vouloir devenir des
propriétaires de la vie et de la vigne à tout prix, alors que
le vrai, le seul propriétaire est parti en voyage, Le
destin de Dieu — et de l’humanité — est entre nos
mains — et qui sait?
— pour donner plus de chance et de liberté à celles
et ceux qui travaillent à sa vigne pour qu’elle produise de meilleurs
fruits?
Une parabole qu’on se racontait certainement dans les
communautés
chrétiennes depuis probablement pas mal d’années. De sorte que,
comme on le fait pour toutes les histoires inventées ou réelles,
des significations plus amples apparaissent.
Ici dans le passage de Matthieu, la parabole est racontée
par Jésus.
Il reprendra la parole suivante : « La pierre qu’ont
rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle ».
C’est une parole qu’il trouve dans sa tradition. Pensez-vous vraiment
qu’il s’appliquait cette parole à lui-même?
Ce sont plutôt les communautés chrétiennes qui en ont fait
cette lecture après sa mort et sa résurrection. Voilà comment
une parabole fait son chemin au gré des événements;
comment elle peut nous accompagner si on ne la ferme pas, si on la laisse très
ample, ouverte à nos lectures.
Je relève deux points de cette parabole. Après
tous ces massacres, à la
question de Jésus : « Eh bien, quand le maître
de la vigne viendra, que fera-il de ces vignerons? » La réponse
des disciples est spontanée : « il les fera périr
misérablement ». Voilà une réaction tellement
spontanée. Et Jésus en profite pour remettre les pendules à l’heure.
L’humanité, la vie tout court ne peut pas avoir d’avenir,
le Royaume des cieux encore moins, si on réagit à la manière
des vignerons. Il faut changer d’attitudes. Dieu, le royaume ne s’habitent
pas ainsi. Dieu n’est pas vengeur, et lorsqu’il y a de la vengeance
chez les humains, il peut faire surgir quelque chose de neuf qui s’appelle
la vie, qui s’appelle le Royaume. La pierre qu’ont rejeté les
bâtisseurs est devenue la pierre d’angle. Jésus insiste :
il vous faut, il nous faut, construire la vie autrement; ouvrez les yeux,
prenez les décisions qui s’imposent. À partir d’échecs,
Dieu peut faire quelque chose. Autrement cette ouverture de la vie, ce Royaume,
vous sera enlevé; d’autres, quelque part dans la vie, prendront
la relève.
Le deuxième point, c’est que la vigne nous est
confiée,
non pour en prendre possession, mais, comme on dit en France, pour l’élever. À nous
d’en avoir soin pour qu’elle produise des raisins et surtout du
bon vin. C’est notre travail dans l’humanité, c’est
notre travail de construction de la vie. On n’est propriétaire
de rien, pas plus qu’on est propriétaire de Dieu; on est
en travail de vie et d’espérance. Ce que les vignerons n’ont
pas compris, et je le crois, ce que notre société aujourd’hui
a encore beaucoup de mal à saisir et à apprendre, c’est
que la vie passe avant le profit quel qu’il soit et à quelque
niveau que ce soit. L’important, c’est de se mettre au service
de la vie. Les parents le savent dans l’éducation de leurs enfants;
les personnes aidantes le savent; j’essaie de m’en rappeler
dans le travail que je fais. C’est là que Dieu est présent
et que la vie se construit.
Lors de la préparation de cette liturgie, une participante
nous rappelait ceci : au moment du tsunami, on s’est beaucoup
interrogé :
où était Dieu dans le tsunami? Et quelqu’un aurait répondu : « Dieu était
dans les gestes de solidarité ». Voilà, on peut repartir
cette parabole des vignerons en parlant de solidarité et en montrant
que les gestes de fermeture, de violence, de vengeance ne construisent rien.
Ne cherchez pas Dieu, ni la vie véritable dans la violence. Regardons
Jésus… Oui, la solidarité qui est une pratique de
l’espérance mène à quelque part. Où était
Dieu dans la parabole? Peut-être qu’Il nous aide à réfléchir
et, en voyage, il nous laisse toute l’initiative possible, à la
lumière et à la mémoire de Jésus. N’espérons
qu’en l’avenir de la vie et du Royaume.
Nous sommes de ce vin et de ce pain que nous fabriquons et
qui servent d’appui
et d’ouverture pour nos eucharisties. Le partage du pain et du vin en
mémoire de Lui nous rappelle cette solidarité qui fait la vie
et l’espérance, cette vie donnée, cette espérance
comme un cadeau « tombé du ciel ». Essayons que
ce geste nous renvoie dans la vie et dans le travail de nos vignes, qui
doit être le lieu de nos pratiques de solidarité. La parabole
nous le rappelle : surveillons nos attitudes; c’est
là que la vie et l’espérance se jouent.