CCSA






Communauté chrétienne St-Albert le Grand




Une recherche de foi vécue communautairement

Monique Morval et Jean Duhaime

La Communauté chrétienne Saint-Albert-le-Grand de Montréal propose un modèle original, à mi-chemin entre la communauté de base et la paroisse traditionnelle, issu de l’Institut de Pastorale des Dominicains. Dans le texte qui suit nous décrivons les principales caractéristiques et nous présentons son vécu communautaire et le sens que ses membres lui donnent.
        

Principales caractéristiques de la communauté

Les caractéristiques de la Communauté chrétienne Saint-Albert-le-Grand découlent de son histoire et se sont forgées petit à petit à travers le temps. En essayant de retracer cette évolution, il est possible d’en nommer quelques-unes.      

- Elle est née spontanément, vers la fin des années 1960 : à cette époque, plusieurs personnes fréquentaient assidûment la messe dominicale à l’église conventuelle des Dominicains. Ces chrétiens du dimanche ont été amenés petit à petit, à même la dynamique du concile Vatican II telle qu’elle s’est articulée ici au Québec et plus particulièrement à l’Institut de Pastorale, à se regrouper et à former une véritable communauté chrétienne de plus en plus autonome par rapport à celle des religieux dominicains. Elle est donc issue des besoins de ses membres, qui désiraient former une communauté correspondant davantage à leurs attentes. En juin 1971, elle a obtenu officiellement le statut de paroisse.      

- C’est une paroisse extraterritoriale : environ la moitié de ses membres habitent dans les environs immédiats et les autres viennent de tous les coins de Montréal et de la banlieue. Le seul critère d’appartenance est la fréquentation régulière (ce qui ne veut pas dire hebdomadaire). La Communauté a accueilli à peu près 400 personnes dans ses meilleures années; elle compte aujourd’hui environ 250 membres.    
Elle est assez diversifiée dans sa participation : on y retrouve des familles aussi bien que des religieux et religieuses, des célibataires, des personnes mariées et d’autres séparées, ainsi que d’ex-prêtres, tous désireux de vivre leur foi dans une communauté qui les accepte tels qu’ils sont. Des personnes en recherche spirituelle en côtoient d’autres à l’expression de foi presque charismatique; le dénominateur commun est un désir d’authenticité de sa vie chrétienne et d’approfondissement de sa foi. Bien sûr, plusieurs membres sont des intellectuels, des professionnels de milieu aisé : la proximité de l’Université de Montréal n’y est sans doute pas étrangère! Mais tous et chacun y sont bienvenus, dans une perspective œcuménique large. 

- Elle se veut ouverte aux besoins de ses membres : la Communauté s’efforce de rester à l’écoute des attentes de chacun. Lorsque le désir se manifeste chez plusieurs d’un certain type de réflexion ou d’action, le Conseil de pastorale essaie de mettre sur pied le service demandé. C’est ainsi qu’il y a déjà eu un groupe de « jeunes » couples, des réunions de parents d’enfants d’âge préscolaire, des groupes de réflexion sur la foi ou d’approfondissement de la Bible, etc.        

- Elle est gérée par ses membres : comme la participation résulte d’un choix personnel, chacun prend à cœur les affaires de la Communauté. L’assemblée générale annuelle détermine les orientations pour l’année à venir. Le Conseil de pastorale, qui veille à leur mise en œuvre, est constitué du prêtre-répondant et de douze membres élus par l’assemblée générale. C’est une personne laïque, nommée pour un mandat de deux ans (renouvelable) qui en assure la présidence; secondée par les autres membres du comité exécutif, elle assure le suivi des décisions du conseil, dont les réunions sont publiques et au cours desquelles tous peuvent s’exprimer librement. C’est en 1981, à la suite du décès d’André Gignac, responsable-prêtre depuis plus de dix ans, que la Communauté a pris résolument le tournant de l’autogestion. Il y a eu en effet une volonté commune pour qu’elle continue d’exister, ses racines étant alors bien enfoncées dans le sol. C’est ainsi que le Conseil de pastorale a proposé aux autorités dominicaines et diocésaines le nom d’un responsable-prêtre, qui réponde aux attentes de la Communauté, et qu’il a obtenu gain de cause. Depuis lors, cette procédure semble acceptée par les instances supérieures, puisqu’elle s’est répétée à plusieurs reprises au fil des ans. En irait-il de même si la communauté n’était pas reliée aux Dominicains? Le fait qu’elle le soit constitue certainement un atout. 

Vécu communautaire

Le Conseil de pastorale coordonne les activités d’ensemble de la Communauté et celles de divers groupes répartis suivant les axes qui fondent une communauté chrétienne : célébration, fraternité, recherche de sens et engagement. À chaque début d’année, les membres sont invités à contribuer chacun ou chacune selon ses talents et ses intérêts, son charisme particulier, à l’un ou l’autre aspect de la vie commune. Le nombre de participants inscrits à ces activités varie, pouvant atteindre 150 personnes dans les périodes les plus intenses de la vie communautaire.

Célébration

La liturgie dominicale demeure le moment par excellence de la vie communautaire. Il n’y a qu’une célébration par dimanche, de façon à signifier et assurer concrètement l’unité de la Communauté en contrant la dispersion et l’anonymat. Sous la responsabilité du comité de liturgie, plusieurs petites équipes se répartissent la préparation des célébrations avec les prêtres qui président à tour de rôle. On soigne autant l’aménagement des lieux que le déroulement de la célébration. L’accent est mis, dans la préparation, sur le thème à proposer à la réflexion ce jour-là. La liturgie est agencée de façon à créer l’unité autour de l’idée retenue. Les formulaires des célébrations et les homélies sont rendus disponibles à tous sur le site internet de la communauté, dont quelques membres assurent régulièrement la mise à jour.        
La Communauté accorde de l’importance à l’animation liturgique et catéchétique pour les jeunes. Durant plusieurs années, des activités adaptées ont été offertes à divers groupes, par tranche d’âge, durant la liturgie de la Parole. Plus récemment, on a mis sur pied des rencontres intergénérationnelles, les Chemins de foi, qui se tiennent mensuellement avant la célébration dominicale. Les participants y vivent ensemble un moment de foi en partageant leurs expériences de vie avec Jésus. Les échanges se font soit autour du texte de l’Évangile du jour, soit autour d’un thème. Les jeunes y accumulent le bagage nécessaire pour accéder au baptême, préparer la première communion ou la confirmation, tandis que les adultes y trouvent une forme stimulante de ressourcement. Des membres de la Communauté assurent également la préparation au baptême des jeunes enfants.      
Les divers sondages réalisés au cours des années dans la Communauté montrent que la qualité des célébrations dominicales est d’abord ce que recherchent ses membres, qui valorisent l’atmosphère de prière créée par le choix des textes, la musique, les chants, et les silences favorisant l’intégration personnelle et la méditation. Sans cette dimension, la Communauté chrétienne Saint-Albert-le-Grand n’existerait probablement pas! C’est autour d’elle que s’articulent les autres facettes. Les gens viennent d’abord parce qu’ils se retrouvent dans le type de célébration proposé, puis découvrent petit à petit les autres aspects et s’intègrent aux activités, s’ils le désirent.    

Fraternité

La Communauté se soucie d’être aussi fraternelle que possible. Au fil des ans, diverses activités ont contribué à développer les liens entre les membres : rentrée d’automne conviviale, épluchette de maïs, sortie à la cueillette des pommes ou à la cabane à sucre, fête de fin d’année… Aujourd’hui, cette fraternité se traduit davantage par des gestes d’accueil et d’entraide, des offres de covoiturage, etc. Avant la suspension des rassemblements pour éviter la propagation du virus de la Covid-19 (voir plus loin), la célébration eucharistique était habituellement suivie d’un café dans l’église même, ce qui favorisait les échanges spontanés. Des repas communautaires, souvent autour d’un invité, étaient proposés à quelques reprises au cours de l’année.   
Les liens que les membres tissent entre eux et les moments de fraternité qu’ils partagent favorisent le développement d’un fort sentiment d’appartenance communautaire. Les difficultés surmontées ensemble au cours de l’histoire de la Communauté ont aussi renforcé l’unité et la cohésion entre les personnes qui la composent. Avec le temps, des amitiés solides et durables se forgent, comme entre les membres d’une grande famille.

Recherche de sens

L’un des buts de notre communauté est l’approfondissement de la foi en Jésus-Christ ressuscité et du sens de l’existence chrétienne. Plusieurs groupes, dont le nombre et le style peuvent varier selon les besoins et les attentes, répondent à cet objectif. Parmi les plus actifs et les plus réguliers ces dernières années, on compte les groupes Échos de la Parole (partage autour des textes de l’Évangile du dimanche), Évangile et vie (prière, méditation-contemplation à la manière de saint Ignace de Loyola) et Silence Prière Musique (rencontres dans une ambiance méditative autour de textes et de musiques choisies). Des retraites de fin de semaine ont également été proposées pendant une dizaine d’années, généralement autour d’une personne ressource.       
Ces diverses formes de partage permettent la circulation de la foi entre les membres. La mise en commun des expériences de chacun donne à percevoir diverses facettes d’une même réalité ultime. Mais elle amène inévitablement à se poser des questions, dans le respect de l’opinion de l’autre et l’acceptation de ses propres limites dans la compréhension du mystère. La dimension communautaire nous force alors à nous centrer sur l’essentiel, sur ce qui constitue vraiment le fondement de notre foi.        
La Communauté a contribué à la fondation du Centre culturel chrétien de Montréal qui s’est donné pour mission de comprendre et d’actualiser l’Évangile et l’héritage chrétien dans la société québécoise. Plusieurs de ses membres collaborent aux activités de cet organisme et y jouent un rôle de premier plan. 

Engagement

La dimension d’engagement se manifeste essentiellement par la participation des membres à différents groupes d’action communautaire extérieurs à la Communauté. Celle-ci étant extraterritoriale, il est en effet difficile de réunir les membres pour une action paroissiale proprement dite. La Communauté a toutefois réalisé certains projets importants comme la prise en charge de réfugiés asiatiques et latino-américains. Elle s’est dotée d’un comité Aide-Partage qui coordonne plusieurs actions concertées, notamment avec l’équipe de pastorale sociale de la paroisse Notre-Dame-des-Neiges dans le voisinage.   
La Communauté s’efforce de soutenir de multiples façons les engagements de ses membres dans leur propre sphère d’activité et auprès de divers organismes : travail auprès des prisonniers, Chrétiens pour la paix, aide au Tiers Monde, mouvement ATD Quart Monde, dialogue judéo-chrétien, etc. De l’avis de plusieurs personnes, ce qu’elles viennent chercher à Saint-Albert, c’est un ressourcement leur permettant de poursuivre ces engagements extérieurs, aussi bien professionnels que bénévoles.    
L’appui de la Communauté permet à ses membres de vivre en conformité avec leur foi dans leurs activités quotidiennes et d’en témoigner dans leurs différents milieux de vie. Chacun agit ainsi sur son environnement immédiat, cherchant à y incarner l’impératif évangélique d’amour prochain, surtout du plus petit et contribue ainsi à sa manière à l’avènement du royaume de Dieu en ce monde.

Faire communauté en temps de pandémie

La pandémie de la Covid-19, arrivée au Québec en février-mars 2020, a posé un nouveau défi à la communauté. Par souci du bien commun, les évêques catholiques du Québec, comme d’autres leaders religieux, ont demandé la fermeture provisoire des lieux de culte. Les rassemblements de la communauté ont donc été suspendus en mars 2020; il y a eu de brèves reprises à l’été 2020 et en avril 2021, puis, suite à la vaccination massive des adultes, une régularisation de la situation à compter de juillet 2021, assortie de rigoureuses mesures sanitaires dont des équipes de bénévoles assurent le respect.  
Comment maintenir les liens entre les membres et continuer de faire communauté dans de telles circonstances? On a eu recours à plusieurs moyens. Une chaîne téléphonique a été mise en place assez rapidement pour garder le contact et s’assurer du bien-être les uns des autres. Le président a fait parvenir à chaque semaine un courriel aux personnes inscrites sur la liste d’adresses électroniques de la communauté. Cette pratique continue même si les célébrations en présence ont recommencé.     
Durant la fermeture des lieux de culte, en plus des informations et des nouvelles, le président transmettait une proposition du comité de liturgie pour une célébration familiale, à faire à la maison à l’heure habituelle de la célébration du dimanche. Après avoir allumé, une bougie, symbole de la présence de Jésus ressuscité, on était invité à lire les textes bibliques du jour et à partager autour d’un thème proposé à partir d’une de ces lectures; on suggérait aussi des chants, un temps de prière incluant le Notre-Père, et quelques intentions inspirées du partage de la Parole. En transmettant cette proposition, le président incitait aussi les membres à faire parvenir leur réflexion au responsable du site internet chargé de les mettre en ligne. Avec la reprise des célébrations en présence, celle des célébrations domestiques a été délaissée, mais on continue de proposer un thème de réflexion autour des lectures bibliques du dimanche et on partage encore des commentaires via le site internet, à côté du formulaire de la célébration et de l’homélie.  
Faute de pouvoir organiser les repas communautaires, quelques membres ont pris l’initiative de préparer une infolettre mensuelle pour proposer des lectures, des visionnements de reportages, d’entretiens, etc. susceptibles d’intéresser l’ensemble de la communauté. Cela a permis de faire circuler les idées, de nourrir la réflexion sur des questions religieuses, d’attirer l’attention sur des enjeux de société, etc. La chantre Claude-Marie Landré et l’organiste Sylvain Caron ont aussi préparé et mis en ligne quelques prestations musicales inspirantes. Grâce à toutes ces initiatives, la Communauté a pu demeurer vivante et dynamique malgré l’impossibilité de se rassembler.    

Vers l'avenir

Depuis ses débuts, il y a plus de cinquante ans, la Communauté chrétienne Saint-Albert-le-Grand n’a cessé de grandir et de se transformer. Et elle continuera sans doute à évoluer avec les membres qui la composent, sans qu’il soit possible de prédire ce qu’elle sera dans vingt ou trente ans. Mais c’est le risque à courir si l’on veut vraiment respecter le cheminement de chacun et de l’ensemble. Cela demande beaucoup de patience et d’écoute, une capacité de se remettre en question et d’accepter les changements inévitables, ainsi qu’une confiance en l’œuvre de l’Esprit Saint présent dans la Communauté et dans ceux qui en font partie.

À travers notre histoire et notre vécu communautaire, nous cherchons à être une communauté qui assume sa propre prise en charge, tout en demeurant déterminée à une participation plus large à la vie de l’Église locale et universelle. Cela implique aussi qu’on réfléchisse en profondeur sur le lien entre une Église universelle et des communautés locales différentes qui s’efforcent d’aménager des espaces de liberté où tout membre de l’Église puisse avoir droit à la parole, à la recherche, avec ses hésitations et même ses erreurs. La vraie question n’est-elle pas finalement de savoir comment, par-delà la continuité hiérarchique et historique et dans le respect des spécificités culturelles et individuelles, peut se perpétuer de manières diverses la fidélité à la Bonne Nouvelle annoncée par Jésus Christ?
Notre cheminement communautaire rejoint ainsi l’esprit dans lequel le pape François a mis en route la démarche vers le synode des évêques de 2023 sur le thème « Pour une Église synodale : communion, participation et mission », en insistant pour que l’ensemble des baptisés puissent partager leurs expériences et faire entendre leurs points de vue sur l’avenir de l’Église. Dans la même ligne, le Document préparatoire au synode (7 septembre 2021, No. 9) formule la conviction suivante, dans laquelle nous nous reconnaissons : « La capacité d’imaginer un futur différent pour l’Église (…) dépend pour une large part du choix d’entreprendre des processus d’écoute, de dialogue et de discernement communautaire, auxquels tous et chacun peuvent participer et contribuer ».

 Octobre 2021